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MÉTIER À RISQUE

Petite incursion dans l’histoire d’une initiative solidaire et unique au monde

   | Marian Nur Goni (Paris). Première étape: la Maison des Journalistes (MDJ) ouvre les portes de sa structure d’urgence en mai 2002 à Bobigny, en région parisienne.
   Objectif: offrir un hébergement temporaire et des conditions matérielles favorables à l’insertion dans le contexte socio-professionnel français à des journalistes étrangers. Ce sont des professionnels de l’information contraints à l’exil en raison de leurs prises de parole, de la farouche volonté d’exercer leur métier en toute liberté.
   Ils viennent de partout: d’Afrique, d’Amérique Latine, d’Asie. Souvent sans repères et sans ressources, en attente du statut de réfugié politique, ou dans la longue procédure des démarches administratives qui permettent de l’obtenir, la Maison des Journalistes et son équipe va à la rencontre de ces personnes afin de les soutenir dans cette dure épreuve qu’ils n’ont pas choisie.



   Deuxième étape: en décembre 2003 la Maison déménage au 35 de la rue Cauchy, dans le 15éme arrondissement de Paris. Elle est désormais abritée dans le bâtiment — mis à disposition par la Mairie de Paris — d’une ancienne usine de brosses fraîchement re-aménagée. A l’intérieur, l’aspect brut de la matière — le ciment — a précieusement été conservé et s’harmonise de manière élégante et singulière aux verres des vitres. Aux murs sont accrochées d’immenses affiches d’expositions parisiennes. Dans le hall, on est tout de suite interpellé par les photos de Sebastiao Salgado, illustre témoin engagé dans la lutte contre les injustices perpétrées sur la planète. Le 4 décembre de la même année une journée “portes ouvertes” d’inauguration est organisée. A cette occasion, la Maison fait l’objet d’une large médiatisation, plusieurs personnalités du monde politique français et parisien se déplacent, beaucoup de chaînes télévisées couvrent l’événement et informent le public de la naissance officielle de cette structure d’accueil unique¹ au monde.

Soro Solo. Une rencontre.
   Pour mieux nous approcher de cette réalité, nous avons rencontré Soro Solo, journaliste radiophonique de Côte d’Ivoire, qui séjourne à la Maison des Journalistes.
   Doté d’un enthousiasme de vie qu’il cultive avec entêtement malgré les récentes adversités, littéralement “habité” par le métier qu’il exerce depuis plus de vingt ans, il est follement amoureux de la radio qu’il conçoit comme un puissant outil de construction nationale et également d’épanouissement professionnel. Il nous relate avec gentillesse et beaucoup de patience le résumé de son parcours et de son expérience de vie à la Maison des Journalistes qu’il nous fait visiter.
   Suite à la guerre civile qui éclate en Côte d’Ivoire en septembre 2002, menacé par les “escadrons de la mort”, Soro quitte en catastrophe cette contrée d’Afrique de l’Ouest et arrive en France en janvier 2003. Dans ce même pays où, jadis, il fît ses études de journalisme à l’Institut National de l’Audiovisuel (INA). Sa formation achevée, malgré les possibilités très intéressantes en France, il choisit délibérément de retourner au pays natal, afin de jouer pleinement un rôle de bâtisseur de consciences. En effet, lors de troubles qui secouent le pays au nom de la notion raciale “d’ivoirité”, artificielle et raciste, il devient rapidement un personnage qui dérange la classe politique au pouvoir, cela à double titre : en raison de son origine nordiste et aussi de sa forte implication “sur le terrain”. Parmi ses nombreuses activités et émissions, on notera au passage qu’il a animé de 1991 à 2002 à la radio publique de Côte d’Ivoire une émission en direct, “Le Grognon”, dans laquelle les citoyens faisaient part à l’audience des disfonctionnements et des abus dont ils avaient été victimes dans les services publics. Une initiative courageuse et rare en Afrique permettant d’identifier et de dénoncer les gangrènes de la société ivoirienne.
   Soro Solo est également un de pères fondateurs du Festival des Arts de la Rue (FAR) à Grand Bassam, événement de promotion et de diffusion de créateurs oubliés des institutions d’Etat. C’est un festival pluridisciplinaire, rigoureusement gratuit, où les divers arts de la scène renouent avec la rue, la population locale et la fête populaire.

   Lors de notre entretien, Soro Solo nous expose l’origine du projet MDJ: “Dans ce métier, quand on voyage à l’étranger pour des reportages, c’est souvent par la collaboration des confrères des pays que nous visitons, que l’on retrouve les fils conducteurs, les chemins, les contacts, les ressources essentielles pour mener à bien nos enquêtes et nos interviews. De cette relation professionnelle naît parfois une relation amicale. Et souvent les journalistes connus ailleurs, qui défendent des idéaux de liberté d’expression, de valeurs fondamentales, de droits de l’homme, font l’objet de poursuites, d’exactions, voire d’arrestations, de tortures, d’emprisonnement dans leurs pays liberticides. Ceux qui réussissent à s’échapper de leur pays viennent alors solliciter les amis français qu’ils avaient connus à l’occasion de leur collaboration”.
   La Maison naît à l’initiative de Danièle Ohayon, journaliste à France Info (et aujourd’hui présidente de la MDJ) et de Philippe Spinau, reporter-cadreur qui a travaillé pour plusieurs chaînes de télévision (aujourd’hui directeur de la MDJ). “Ils ont constaté, par l’exemple vécu, qu’il y avait un besoin croissant d’aide et de support aux journalistes menacés dans le monde qui venaient en France pour sauver leur vie, n’ayant pas les moyens matériels de tous les aider, ils ont pensé à se structurer en association pour solliciter les pouvoirs publics et soutenir ainsi un plus large nombre de personnes”.
   C’est ainsi que, grâce aux efforts conjoints de ces deux journalistes engagés, la Maison des Journalistes de Paris est aujourd’hui financée à hauteur de 50% par le Fonds européen pour les réfugiés (FER), l’autre 50% étant assuré grâce au soutien de nombreux médias français².
   L’association Reporters sans frontières est un autre partenaire financier du projet, elle assure également la rude tâche de sélectionner les futurs résidents de la Maison (hélas, la liste est longue).

Un lieu de re-armement professionnel et moral
   De Bobigny à Paris, la structure a doublé sa capacité: des sept chambres de ses débuts, la Maison accueille maintenant jusqu’à quinze personnes, logées dans des chambres individuelles. Chaque résident signe un contrat de six mois. Durant cette période, les résidents bénéficient d’une certaine stabilité morale et d’une intimité qui, trop souvent, manque dans les hébergements d’urgence. En outre, la structure offre à chacun des tickets repas, une carte mensuelle de transport, et une carte téléphonique. Le tout est assorti de visites culturelles, une initiative qui vise à favoriser l’intégration des pensionnaires dans le tissu socio-culturel français.
   Le sous-sol de la Maison abrite une grande salle de travail équipée d’ordinateurs, d’une bibliothèque, d’une discothèque et d’une vidéothèque.
   Pourquoi la résidence se limite-t-elle à six mois à la MDJ? Ca peut paraître court... Soro Solo: “Au terme des six mois, on pense que le demandeur d’asile, même s’il n’a pas encore eu le statuit de réfugié, est déjà suffisament outillé pour pouvoir mieux se débattre dans les méandres de la procédure administrative; la demande est très forte, ça se bouscule au portillon pour avoir un lieu qui aide au réarmement professionnel et moral”.

Un gîte, un couvert certes, mais pas seulement...
   Au-delà du gîte et du couvert proposés par la Maison des Journalistes, la structure organise des contacts professionnels pour ses hôtes. Ce sont des visites dans les rédactions, des stages dans les événements culturels, des débats et des projections de films.
   Selon Soro Solo la MDJ s’active énormément pour mettre en place cette panoplie de services afin de réduire le décalage provoqué par l’exil brutal de ces journalistes. Les différences culturelles, l’hermétisme d’un monde qui leur est partiellement ou totalement inconnu, le taux de chômage élevé dans le secteur de la presse constituent autant de barrières qui accentuent la précarité de leur nouvelle condition. C’est ainsi que la structure a récemment pris contact avec Sciences-Po et l’Ecole de Journalisme de Lille pour ouvrir leurs concours à ses résidents. Deux d’entre eux entrent cette année dans ces écoles prestigieuses.

L’œil de l’exilé    “L’œil de l’exilé” est la publication trimestrielle de la maison: non seulement elle offre un espace d’expression à ses résidents pour continuer à exercer leur métier de journaliste, c’est aussi un organe qui se veut l’espace de diffusion d’un regard extérieur sur la société française. Les sujets traités sont multiples et variés. Ils portent sur la vie socio-culturelle en France, en Europe et dans le monde.





| En visitant la Maison des Journalistes, je découvre une initiative de solidarité pour protéger des hommes et des femmes qui risquent leur vie pour défendre les libertés fondamentales. Une expérience unique au monde qui devrait faire école et qui mérite d’être connue de tous. www.maisondesjournalistes.org



¹ C’est la seule corporation au monde qui a, d’une façon matérielle, organisé un lieu d’accueil pour les gens de la corporation.
² Bayard, Canal+, Le canard enchaîné, Centre Presse le quotidien de la Vienne, Fondation Varenne, Francetélévisions, Le Monde, Groupe Prisma Presse, Les echos, M6, Milan Presse, La Montagne, La nouvelle République, Ouest France, Paris Match, Groupe Play Back, Radio France, La République du Centre, RFI, Télérama, TF1, TV5.C