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TAGUEUR, MÉFIE-TOI DE L’ETAT!

Tagging has traditionally been an underground phenomenon. What happens when the state decides to sponsor taggers?

   | Sylvain Fournel. Abords de gare, façades aveugles, murailles de béton: tels sont les endroits auxquels on a coutume de voir fleurir les tags, graffitis, bombages ou quel que soit le nom qu’il vous plaira de donner à ces réalisations de qualité inégale. Navrantes ou plus rarement admirables, ces efflorescences visuelles ont cependant en commun d’avoir pour support ce que le paysage urbain a de plus terne, de plus sordide, de plus commun aussi, parfois.
   Justement, ne manqueront pas de relever les esprits sagaces, c’est parce qu’ils attirent le regard sur les éléments de décor les plus indignes d’intérêt que ces barbouillages urbains méritent la qualification d’art. Manifester l’invisible, dites-vous? Mais c’est bien sûr! Cristo qui emballe le Pont-Neuf, qui emmitoufle le Reichstag, Duchamp qui pose sur un trépied tel objet qu’on réserve d’ordinaire à l’anonymat des cuisines. De l’art, vous dis-je! Et nous qui grommelions que les mœurs se dégradent, que l’époque est bien triste.
   Pour un ministre de la Culture, il n’y a pas pire infortune que de rater le train de l’avant-garde artistique. D’où l’empressement que met l’establishment à courtiser tout ce qui porte une casquette et une bombe de peinture, qui en apportant ses subventions, qui en offrant l’œil humide et la main sur le cœur la façade de son hôtel de ville au premier Picasso d’outre-périphérique venu. Paris a son palais de Tokyo, Berlin son Tacheles et d’autres villes certainement leur temple à elles de l’art transgressif.
   Mais voilà, taguer sur un mur dédié à cet effet, avec l’assentiment de tous et contre rétribution, est-ce encore tagger? Que reste-il de poésie à ces œuvres si on les arrache à la grisaille qu’elles exorcisent et dénoncent à la fois, si elle ne transpirent plus la hâte et la trouille du flic en maraude? Même en imaginant qu’on transporte vers les galeries chics des pans de murs authentiques et fraîchement descellés, on ricane par avance à l’idée des rombières louangeant le travail de gens auxquels elles trembleraient de confier leur caniche.
   Pauvre puissance publique qui tue cela même qu’elle brûle de soutenir. Et fait du contestataire un stipendié du bon goût officiel. C’est là tout le problème d’un Etat qui, coincé entre son désir de mécénat et son devoir d’ordre public, manie tout en même temps la matraque dans la rue et la coupe de champagne dans les vernissages. Tagueur, méfie-toi de la main de l’Etat, celle qui attrape et celle qui caresse, c’est après ton âme qu’elle en a.