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L’ÉDUCATION À L’ALTÉRITÉ: UNE NÉCESSITÉ

 

   | Prof. Dr. Dominique Groux (IUFM de Versailles / Université de Potsdam). La réflexion sur l’éducation à l’altérité s’impose aujourd’hui avec force. Si nous avons, au siècle dernier, atteint l’horreur suprême avec la négation de l’autre et sa destruction systématique, décidée, organisée et assumée par un Etat, la conscience collective de l’humanité devrait aujourd’hui réagir immédiatement devant toute manifestation de haine et d’intolérance à l’égard de l’autre, qu’il s’agisse de l’autre ethnique, culturel, sexuel, générationnel, social, politique... La différence est rarement perçue comme source d’enrichissement. Elle est souvent au contraire à l’origine de relégation et de violence. Des signes inquiétants d’intolérance, de racisme, de haine sont perçus quotidiennement dans nos sociétés dites démocratiques et respectueuses des différences. Les droits de l’homme y sont régulièrement bafoués.

Prof. Dr. Dominique Groux


   C’est la raison pour laquelle il est urgent de réfléchir à la façon dont l’école pourrait assumer cette éducation des enfants au respect de l’autre dans ses différences. Nous sommes convaincue que cette éducation doit être mise en place très tôt, de préférence dès l’école maternelle. Nous pensons également qu’elle doit être prise en charge par des enseignants formés pour assurer cet enseignement spécifique. Des curricula, des contenus d’apprentissage, des activités spécifiques devraient être imaginés, et ce, pour chaque niveau du cursus scolaire. Cette éducation ne peut pas s’improviser comme on a trop souvent tendance à le croire. Elle doit être pensée sérieusement. Elle ne pourra pas faire l’économie d’une réflexion philosophique. Certains concepts, comme ceux d’identité et d’altérité, seront évidemment mobilisés et l’on ne pourra pas faire l’économie de certaines questions relatives à la philosophie de l’altérité, mais aussi à la pédagogie de l’altérité: Qui éduque à l’altérité? L’école éduque-t-elle à l’altérité? Y enseigne-t-on la prise en compte de l’autre, l’ouverture sur l’autre, le respect de l’autre? Et si oui, comment? Quelles sont les valeurs transmises à l’école et par l’école? Comment peut-on envisager une formation des enseignants et des acteurs éducatifs à la reconnaissance et à la prise en compte de l’altérité? Quelles relations peut-on établir entre l’éducation à l’altérité et l’éducation à la paix? Car c’est bien en effet là que se situe le véritable enjeu de l’éducation à l’altérité. Une éducation à l’altérité étudiée avec lucidité et honnêteté. Existe-t-il des différences inacceptables? Pouvons-nous nous mettre d’accord sur une plate-forme de valeurs communes à tous? Celles de la démocratie? Celles qui figurent dans la Déclaration universelle des Droits de l’homme?

   On le voit, l’enjeu de cette entreprise est fort. La réflexion sur la philosophie et sur les principes d’une véritable éducation à l’altérité est absolument nécessaire. Cette éducation à l’altérité devra être mise en place dans nos écoles par des éducateurs responsables et compétents.

   Je pourrais ajouter, mais je ne développerai pas cet aspect, que l’on peut vivre dans la classe, comme dans la société d’ailleurs, l’interculturel sous toutes ses formes, qu’il s’agisse de l’interculturel ethnique ou de l’interculturel de classe (sociale), ou encore de l’interculturel personnel, chacun d’entre eux pouvant par ailleurs s’ajouter aux autres.

   L’approche de l’interculturel dans les trois aspects qui viennent d’être évoqués suppose aussi une réflexion et un travail au sein de la classe sur les concepts corrélés à ces trois aspects, à savoir l’ethnocentrisme, le sociocentrisme et l’égocentrisme , dans une recherche de décentration globale pour l’individu.

Pourquoi éduquer à l’altérité?

   L’étranger est multiple. L’autre au sens large est un étranger pour moi et je peux être aussi un étranger pour moi-même.
Montaigne écrivait déjà: “Nous sommes [...] doubles en nous mesmes” et “Moy à cette heure et moy tantost, sommes bien deux” ou encore: “Nous sommes tous de lopins et d’une contexture si informe et si diverse, que chaque pièce, chaque momant, faict son jeu. Et se trouve autant de différence de nous à nous mesmes, que de nous à autruy”.

   Il me semble que ce n’est pas en terme de différence culturelle qu’il faut approcher la diversité, mais le concept central d’une éducation à l’altérité devrait être celui d’“humanité”.

   C’est d’abord à la construction de son identité que l’individu doit s’attacher, mais il ne s’agit pas seulement de son identité culturelle; le problème est à considérer de façon beaucoup plus globale. C’est à une réflexion sur ses valeurs, sur ses croyances, sur son “humanité” que l’homme doit se livrer. Ce n’est que lorsqu’il aura clarifié ces éléments qu’il pourra avoir une relation constructive avec l’autre. Car “l’autre est une intériorité, c’est-à-dire un sujet comme moi. Mais je ne le saisis pas comme il se saisit: Il est ego, mais autre, c’est-à-dire alter ego”, comme dit Husserl.

  L’autre n’est pas seulement un produit culturel, il est avant tout un être avec son “humanité”. La rencontre entre le “je” et le “il” est possible autour de cette dimension mais il est nécessaire de travailler à développer cette “humanité” sur la base des valeurs inhérentes à la démocratie, sur la base des valeurs reconnues dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Pour ce faire, comment peut-on avec des élèves travailler à développer cette humanité? Quelle pédagogie de l’altérité peut-on introduire en classe? Dans cette pédagogie, une place importante doit être faite à la formation philosophique, morale et éthique de l’individu dans le respect des valeurs démocratiques — et ce, dès le plus jeune âge.

   Il est nécessaire également de penser que la connaissance de l’autre, sur son terrain, dans son milieu, est source d’enrichissement pour les différents partenaires. Cela va de pair avec la connaissance des langues étrangères. Une place devrait être faite également à un enseignement comparé des religions qui permette de dégager les valeurs communes aux différentes religions, de favoriser ainsi une meilleure intercompréhension et de refuser toutes les formes d’intégrisme religieux.

Cette éducation à l’altérité est nécessaire:

— Parce que le combat contre le racisme, la xénophobie et l’intolérance est loin d’être gagné et que tous les acteurs éducatifs doivent se mobiliser dans cette lutte, s’ils veulent avoir une chance de l’emporter sur les forces de l’obscurantisme.
— Parce que la mondialisation exige la mise en place de garde-fous éthiques. Paradoxalement, l’ouverture au monde n’est pas nécessairement synonyme de respect de l’autre, mais elle s’accompagne trop souvent du renforcement des préjugés “hétérophobiques” comme dirait Albert Memmi.
— Parce que l’individu ne peut pas vivre sans l’autre, qu’il soit proche ou lointain et que les rapports à l’autre sont à étudier dans une perspective plurielle: sociologique, ethnologique, psychologique.
— Enfin, parce que l’autre, non seulement me constitue en tant que moi-sujet, mais aussi m’enrichit de sa différence, là encore proche ou lointaine.

   Je terminerai en disant que les enjeux de cette éducation à l’altérité sont forts: il en va de la paix sociale et de la paix dans le monde. Elle prend des formes diverses comme le respect de l’autre dans sa différence (pourvu toutefois que cette différence soit en conformité avec les valeurs démocratiques (seule condition)), le refus de la violence, la solidarité entre les individus, entre les pays (Nord-Sud), la justice et l’équité.
   Il me semble que cette éducation à l’altérité et la recherche d’une identité plurielle, rendue possible grâce à la rencontre avec l’autre, constitue le seul et véritable grand défi du XXIème siècle.