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TWO EUROPEAN WRITERS I

CHEZ SOI
   Domov (en tchèque), das Heim (en allemand), Home (en anglais), veut dire: le lieu où j’ai mes racines, auquel j’appartiens. Les limites topographiques n’en sont déterminées que par décret du cœur: il peut s’agir d’une seule pièce, d’un paysage, d’un pays, de l’univers. das Heim de la philosophie allemande classique: l’antique monde grec. L’hymne tchèque commence par le vers: “Où est-il mon domov?” On traduit en français: “Où est-elle, ma patrie?” Mais la patrie est autre chose: la version politique, étatique du domov. Patrie, mot fier. Das Heim, mot sentimental. Entre patrie et foyer (ma maison concrète à moi) le français (la sensibilité française) connaît une lacune. On ne peut la combler que si l’on donne au chez soi le poids d’un grand mot.

EUROPE
   Au Moyen Age, l’unité européenne reposait sur la religion commune. A l’époque des temps modernes, elle cède la place à la culture (à la création culturelle) qui devint la réalisation des valeurs suprêmes par lesquelles les Européens se reconnaissaient, se définissaient, s’identifiaient. Or, aujourd’hui, la culture cède à son tour la place. Mais à quoi et à qui? Quel est le domaine où se réaliseront des valeurs suprêmes susceptibles d’unir l’Europe? Les exploits techniques? Le marché? La politique avec l’idéal de démocratie, avec le principe de tolérance? Mais cette tolérance, si elle ne protège plus aucune création riche ni aucune pensée forte, ne devient-elle pas vide et inutile? Ou bien peut-on comprendre la démission de la culture comme une sorte de délivrance à laquelle il faut s’abandonner avec euphorie? Je n’en sais rien. Je crois seulement savoir que la culture a déjà cédé la place. Ainsi, l’image de l’identité européenne s’éloigne dents le passé. Européen: celui qui a nostalgie de l’Europe.

IRONIE
   Qui a raison et qui a tort? Emma Bovary est-elle insupportable? Ou courageuse et touchante? Et Werther? Sensible et noble? Ou un sentimental agressif, amoureux de lui-même? Plus attentivement on lit le roman, plus la réponse devient impossible car, par définition, le roman est l’art ironique: sa “vérité” est cachée, non prononcée, non prononçable. “Souvenez vous, Razumov, que le femmes, les enfants et les révolutionnaires exècrent l’ironie, négation de tous les instincts généreux, de toute foi, de tout dévouement, de toute action!” laisse dire Joseph Conrad à une révolutionnaire russe dans Sous les yeux d’Occident. L’ironie irrite. Non pas qu’elle se moque ou qu’elle attaque mais parce qu’elle nous prive des certitudes en dévoilant le monde comme ambiguïté. Leonardo Sciascia: “Rien de plus difficile à comprendre, de plus indéchiffrable que l’ironie”. Inutile de vouloir rendre un roman “difficile” par affectation de style; chaque roman digne de ce mot, si limpide soit-il, est suffisamment difficile par sa consubstantielle ironie.



Milan Kundera: “L’art du roman”, Gallimard, Paris 1986 | Photo: © Aaron Manheimer


EUROPEAN WRITERS II

   | Ce matin-là de mars, veille des vacances de Pâques, un agneau se désaltérait tranquillement dans le courant d’une onde pure. La semaine précédente, j’avais appris que tout renard flatteur vit aux dépens du corbeau qui l’écoute. Et la semaine encore antérieure, une tortue avait battue un lièvre à la course...
   Vous avez deviné: chaque mardi et chaque jeudi, entre neuf et onze heures, les animaux les plus divers envahissaient notre classe, invités par notre professeur. La toute jeune Mademoiselle Laurencin aimait d’amour La Fontaine. Elle nous promenait de fable en fable, comme dans le plus clair et le plus mystérieux des jardins.
”Ecoutez les enfants:
   Une grenouille vit un bœuf    qui lui sembla de belle taille.    Elle qui n’était pas grosse en tout comme un œuf,    Envieuse s’étend, s’enfle et se travaille...

Ou ceci:
   Va t’en, chétif insecte, excrément de la terre!    C’est en ces mots que le lion    Parla un jour au moucheron.    L’autre lui déclara la guerre”.

   Laurencin, en récitant, rougissait, palissait: c’était une véritable amoureuse. “Vous vous rendez compte? En si peu de lignes, dessiner si bien l’histoire... Vous la voyez, la grenouille envieuse, non? Et le moucheron chétif, vous ne l’entendez pas vrombir?” “Pardon Madame, que veut dire? excrément??” “Mais c’est de la merde, ma Jeanne”. Car Laurencin, toute blonde et jeune qu’elle était, n’avait pas peur des mots et serait plutôt morte que de ne pas appeler un chat un chat. “Bénissez la chance, mes enfants, d’avoir vu le jour dans l’une des plus belles langues de la Terre. Le français est votre pays. Apprenez-le, inventez-le. Ce sera, toute votre vie, votre ami le plus intime”.

Erik Orsenna: “La grammaire est une chanson douce”, Stock, Paris 2001