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QUELLE LANGUE PARLE-T-ELLE LEUROPE? Does the linguistic diversity seperate our growing continent? Alas! Just friendship will keep us together, says Elena Masi (Paris). | Neuf novembre 1989. Le Mur sécroule et ceux qui jusquau jour avant avaient été deux pays, deux économies et deux façons de vivre, sont à nouveau unis. Les symboles sont à nouveaux les mêmes, on peut recommencer à se parler. Avec ces images, les années 90 ont marqué une envie de communication au-delà des barrières. En Europe, ça se traduit par la construction dune entité politique, louverture des frontières étatiques et la possibilité pour nous étudiants de mieux connaître dautres cultures. On dit que lon veut une Europe de plus en plus intégrée. Et ... la première question nous vient de la comparaison avec les Etats-unis, la Chine, la Russie et toutes les régions du monde où lon parle la même langue. Et nous? Et nous, quelle langue? Pourquoi, on se demande, ne pas parler tous la même? Le débat est ouvert, et lon pense tout de suite à langlais. Cest langlais qui domine dans les conférences, dans les résidences universitaires, dans les forums sur internet. Mais il sagit dune affirmation simpliste. En Europe les langues sont plusieurs. La diversité linguistique européenne est inéliminable, car historiquement, culturellement, sociologiquement même, chaque Pays a la sienne, ou les siennes, et y tient, comme le démontrent les procédures de nationalisation, où la citoyenneté nest accordée que à ceux qui ont acquis un suffisant niveau de maîtrise de la langue. Et même si lon pouvait choisir une langue unique pour lEurope, en faisant ça on renoncerait à une partie fondamentale de la nature humaine. Car lhomme éprouve un vif attrait pour la complexité; lêtre humain est naturellement penché vers la création. Vouloir annuler sa création continuelle de cultures, de traditions, de langues, même peut être de religions cest lenfermer dans une petite cage dépouillée, banale, grise. La différence des langues en Europe cest un fait acquis, une richesse de nuances qui provient de notre histoire. Artificielle, si lon veut, mais réelle. Et alors, quoi faire, nous les Européens? On ne peut que revaloriser la différence. Cest dans la découverte de nos petites communautés dhabitudes, dans le partage du silence et dans le fond des âmes quon retrouvera dautres instruments de communication et daction commune. On reconnaîtra la poésie de la langue polonaise, la géométrie du néerlandais, la fantaisie de lallemand, la musicalité de lespagnol et la chaleur de litalien dans les sons quon écoute le plus souvent. On sapercevra du mystérieux de larabe, de lantiquité de laraméen, du rythme des langues africaines dans les yeux de celui qui ne connaît quun mot: asile. On comprendra en même temps que cest sur des batailles dunification autres que celle linguistique, quon va appuyer nos sentiments de fraternité, nous, les jeunes européens, nous voyageurs avec rien en poche, même plus de passeports. Cétait en partant pour Berlin sans parler un mot dallemand, que jai eu limpression dêtre née une deuxième fois: au début, jai commencé à comprendre, mais je narrivais pas à formuler des phrases, et finalement quel bonheur! jai composé ma première subordonnée avec le verbe à sa place, devant tous mes amis (et profs) qui applaudissaient. Cétait dans les dunes plus sauvages, au Danemark, que jessayais de capter des mots et je me rendais compte que, partout, boire un verre se fait de la même façon. Cétait en participant à un jeu de société en néerlandais, à Bruxelles, que je regardais les gens rire, plutôt quécouter les instructions. Les gens les plus généreuses qui mont accompagnée pendant mes voyages, nétaient pas ceux qui mont appris leur langue, mais ceux qui mont montré que la langue ne sert parfois que pour une communication superficielle, et quil y a dautres instruments pour être en communication avec quelquun, pour instaurer un rapport de compréhension, pour établir une relation de partage. Ils mont appris que pour être capables de parler, il ne faut pas nécessairement avoir un bon accent ou connaître le dictionnaire par coeur. Jai réfléchi sur cela, et au fond, peut-être, la question devient celle-ci: sur quoi baser notre capacité de communication, nous autres européens, étant donnée notre différence de langues? Cest peut être dans les gestes de qui, en silence, tend sa main à un autre être humain, pour laider à franchir ses propres frontières, autres que celles linguistiques, et laccompagne et le conforte et le soutient, quon peut trouver une bonne réponse. Cest là, peut être, quon comprendra quon aime toujours avec nos corps, jamais avec nos voix, et que nos solitudes ne viennent pas dun silence des mots, mais dun silence des coeurs. | eli.emme@virgilio.it |