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PARLEZ-VOUS EUROPÉEN? Do you speak European? Is there a european attitude towards a common language? What does history tell about it? What kind of language do we need in Europe? The discussion starts here and now... | Matteo Stagnoli (Paris). On pourrait répondre à plusieurs niveaux à cette question passionnante, qui nous concerne tous de près. Linterprétation de plus en plus urgente et actuelle sattache à savoir quelle serait la langue qui pourrait être élue comme langue de communication du vieux continent. Tout dabord, faudrait-il en choisir une? LUnion Européenne a depuis longtemps décidé de parcourir la voie la plus démocratique et ambitieuse, celle de permettre à tout citoyen de sadresser à lEurope dans sa propre langue. Ceci dit, lélargissement à 25 ayant déjà recruté ses traducteurs officiels, il reste quà Strasbourg et Bruxelles on parle surtout Anglais, Français, Allemand, mais surtout, très souvent, un mauvais anglais bureaucratique. André Martinet, insigne linguiste français, écrivit en 1989: le problème dune langue de communication internationale se ramène à un conflit entre une langue issue dun travail conscient de composition, lespéranto, qui donne manifestement toute satisfaction à ses usagers, et une langue nationale à visées hégémoniques, laquelle, nul nen doute, ne peut être de nos jours que langlais. Lespéranto... on nen parlait depuis longtemps, ça faisait un peu rêve de baba pour un monde uni: il est bien vrai que les principes doù il découlait étaient scientifiquement très nobles. Mais sa fortune je le reconnais en ancien accro est resté tout du moins relativement modeste. On a dit quelque part que les personnalités qui ont marqué le développement général de la pensée européenne nont guère rencontré de problèmes, pendant des siècles, dans leurs échanges intellectuels. Mais qui dira jamais combien de relations potentielles ont été entravées par lenchevêtrement des langues sur le vieux continent (et aussi, qui dirait si le potentiel créatif des européens aurait été différent dans un continent mono-glotte?). Avec lintensification de la collaboration scientifique et culturelle, des échanges commerciaux et des voyages, un nombre sans précédent de personnes se retrouve face à face sans pouvoir communiquer. Il ressort dune enquête récente que la proportion de personnes capables de comprendre correctement lAnglais en Europe occidentale se situe à quelque 6% de la population; le niveau est certainement inférieur pour les autres langues et la fraction de la population capable dutiliser activement la langue étrangère est bien plus faible encore. Les pays qui ont le mieux assimilé langlais dans leur vie quotidienne sont lIrlande, les Pays-Bas, les pays scandinaves. LAllemagne occidentale suit dassez près, les Français, pour leur part, sont indifférents. En dehors de lEurope septentrionale, la position de langlais nest pas plus forte que dans le reste du monde: cest une langue importante, mais dautres idiomes, correspondant aux liens locaux, dordre culturel et politique, ont souvent plus de poids même dans la partie polyglotte de la population. Et même dans les pays où il est largement accepté en qualité de langue seconde, par exemple aux Pays-Bas, la connaissance de langlais dans la population locale est bien plus passive quactive: elle permet de comprendre les films et les textes, mais pas den produire. Si les groupes musicaux néerlandais chantent souvent en anglais, aucune troupe de théâtre ne joue dans cette langue, et les écrivains ne lutilisent jamais (les ventes de la version néerlandaise dun livre paru en anglais dépassent de très loin celles de loriginal). Quel sens y a-t-il à parler dune Europe unie si un groupe représentatif dEuropéens réunis par hasard dans un même local nont guère despoir de pouvoir échanger leurs idées sur quelque sujet que ce soit, si ce nest, peut-être, lintérêt quil y aurait à trouver la sortie? Si le multilinguisme demeure la seule politique acceptable pour lEurope toute entière, il est quand même douteux que lobjectif relativement modeste denseigner trois langues de la Communauté à chaque citoyen ait la moindre chance dêtre réalisé ou de valoir leffort quil implique, eu égard à lexpérience acquise à ce jour dans lenseignement des langues. Que peut-on conclure de tout cela? Que pour une fois on se sent bien placés. Et bien oui, parce que lon comprend que nous, les étudiants, nous occupons une place privilégiée, à lintérieur du groupe représenté par la population européenne. Nous avons sans doute plus de difficultés à trouver un boulot par rapport à nos parents et à tous ceux qui atteignaient un niveau dinstruction universitaire il y a pas longtemps. Mais on peut trouver plein de signes, de motivations, de petites choses expliquant le fait que nous nous trouvons dans la condition dêtre italiens à Paris, allemands à Rome, espagnols à Brussels: les études universitaires qui ont introduit ce sacré plan Erasmus qui, dune façon ou dune autre, nous a fait voyager partout en Europe pour rejoindre un rêve ou tout simplement un ami qui cherchait le sien, les avions low cost qui nous permettent de dépenser moins pour un aller retour dune capitale à une autre que pour un dîner dans une brasserie, parfois les salaires dune génération celle avant la nôtre qui a vécu en dessus de ses possibilités, et qui maintenant fait payer ses privilèges à ses fils chômeurs... Bref, indépendamment de la raison de notre voyage, nous voyageons. Cest peut-être un peu naïf de le dire, mais faudra bien quun jour les bienheureux qui parmi nous qui auront des enfants le sachent: nous avons été les premiers à vivre la réalité quotidienne dune citoyenneté européenne. Il se pourra bien quun jour nous serons classés comme les déçus dune civilité en déclin, les adeptes dun rêve qui naurait enfin pas abouti. Mais une chose est certaine: en dépit des difficultés vis-à-vis des natifs, nous parcourons un chemin à la tradition noble, tout à fait nouveau sur le vieux continent de son âge moderne, comparable peut-être à celui des clerici vagantes de la tarde latinité, aux intellectuels du temps des Lumières. Essayons de continuer à y croire, à ce rêve européen: et si on se retrouvera trahis par les évolutions économiques et politiques, tant pis. Pour un rêve pareil, on pourra carrément dire que ça valait le coup. |